Hétérogénéité clinique du syndrome de Papillon-Lefèvre : au-delà de la parodontite
Le syndrome de Papillon-Lefèvre (SPL) est classiquement défini par l’association d’une kératodermie palmoplantaire et d’une parodontite agressive précoce. Cependant, cette vision binaire occulte une variabilité phénotypique importante. Lié à des mutations du gène de la cathepsine C (CTSC), ce déficit enzymatique altère la fonction neutrophile, prédisposant les patients à des manifestations dépassant le cadre oral et dermatologique habituel. Le défi pour le praticien réside dans l'identification de formes atypiques ou paucisymptomatiques qui retardent la prise en charge multidisciplinaire.
Cette étude rapporte quatre cas confirmés moléculairement, issus de deux familles distinctes, pour illustrer l'étendue du spectre clinique du SPL. L'objectif est de documenter des présentations inhabituelles, telles que des infections profondes inaugurales ou des formes frustes identifiées uniquement par dépistage familial. Les auteurs examinent comment le diagnostic peut être occulté par des manifestations mimant d'autres pathologies ou par une sévérité clinique très variable entre membres d'une même fratrie.
L'étude repose sur l'hypothèse qu'une évaluation systématique, incluant le dépistage moléculaire et l'imagerie multifocale, est indispensable pour pallier les errances diagnostiques. En mettant en lumière cette variabilité intrafamiliale, les auteurs soulignent la nécessité d'intégrer le SPL dans le diagnostic différentiel face à des infections récurrentes ou des pertes dentaires précoces inexpliquées, même en l'absence de signes cutanés majeurs.
Design et population de l'étude
Cette étude est une série de rapports de cas cliniques portant sur quatre patients issus de deux familles non apparentées, présentant un syndrome de Papillon-Lefèvre (SPL) confirmé par diagnostic moléculaire.
- Famille 1 (non consanguine) : Jumelles monozygotes. Le cas index a été évalué à 2 ans et 9 mois, sa sœur jumelle à 2 ans et 11 mois.
- Famille 2 (consanguine) : Deux frères âgés de 13 et 12 ans au moment du diagnostic.
Protocole diagnostique et examens
La méthodologie repose sur une approche multidisciplinaire combinant l'évaluation clinique, l'imagerie et les analyses biologiques :
- Imagerie et microbiologie : Pour le cas index, une TDM abdominale injectée a identifié une collection de 81x50 mm. La culture après drainage chirurgical a isolé un Staphylococcus aureus sensible à la méticilline (MSSA).
- Bilan immunologique : Un test DHR (dihydrorhodamine) par cytométrie en flux a été réalisé pour évaluer l'explosion oxydative. Le bilan incluait également le dosage des immunoglobulines (IgG, IgA, IgM, IgE) et l'analyse des sous-populations lymphocytaires (CD3, CD4, CD8, CD19).
- Analyse génétique : Un séquençage de l'exome entier (WES) a été effectué pour les cas index, complété par un séquençage Sanger pour le dépistage familial en cascade.
Analyses et variantes cibles
La confirmation moléculaire a porté sur l'identification de variants homozygotes pathogènes du gène CTSC : le variant c.815G>C (p.Arg272Pro) pour la Famille 1 et le variant c.415G>A (p.G139R) pour la Famille 2.
Résultats : Une hétérogénéité phénotypique marquée
L'analyse de ces deux familles met en lumière une variabilité clinique considérable pour des mutations identiques du gène CTSC, allant de l'infection profonde engageant le pronostic vital à des formes cutanées discrètes.
Manifestations cliniques et imagerie
Le cas index de la Famille 1 (Cas 1) a présenté une collection purulente majeure de 81x50 mm, localisée par scanner dans la fosse iliaque droite et le muscle iliopsoas. Les cultures ont révélé une infection à Staphylococcus aureus méti-sensible (MSSA). À l'opposé, sa jumelle monozygote (Cas 2), bien que porteuse de la même mutation, ne présentait aucun antécédent d'infection profonde au moment du diagnostic à 2 ans et 11 mois.
Dans la Famille 2, le Cas 3 a illustré les difficultés diagnostiques du SPL : sa présentation initiale par des plaques érythémateuses squameuses a conduit à un diagnostic erroné de psoriasis pendant 13 ans, malgré des abcès récurrents des tissus mous.
Données biologiques et moléculaires
Le séquençage génétique a identifié deux variants homozygotes distincts selon les familles. Le bilan hématologique a révélé des disparités marquées, notamment une réponse inflammatoire aiguë massive chez le Cas 1.
| Paramètre | Cas 1 (Index F1) | Cas 2 (Jumelle F1) | Cas 3 (Index F2) | Cas 4 (Frère F2) |
|---|---|---|---|---|
| Âge au diagnostic | 2 ans 9 mois | 2 ans 11 mois | 13 ans | 12 ans |
| Variant CTSC (homozygote) | c.815G>C | c.815G>C | c.415G>A | c.415G>A |
| Leucocytes (cells/µL) | 39 780 | 16 300 | 7 360 | 6 060 |
| Neutrophiles (cells/µL) | 36 230 | 9 850 | 4 140 | 3 440 |
| Hémoglobine (g/dL) | 8,4 | 11,7 | 15,8 | 13,9 |
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Observations parodontales et immunologiques
- Atteinte bucco-dentaire : Le Cas 2 présentait déjà une récession gingivale et une perte de dents temporaires prématurée, non compatible avec son âge (2 ans 11 mois).
- Exploration immunitaire : Pour le Cas 1, le test DHR (dihydrorhodamine) a montré un burst oxydatif normal, permettant d'exclure une granulomatose septique chronique (CGD) malgré la sévérité de l'abcès à MSSA.
- Dermatologie : La kératodermie palmoplantaire variait de formes sévères avec desquamation lamellaire (Cas 1) à une simple hyperhidrose des pieds avec hyperkératose légère (Cas 2).
Discussion : Au-delà du phénotype classique « Peau-Dents »
Les résultats de cette étude illustrent une variabilité phénotypique frappante au sein du syndrome de Papillon-Lefèvre (SPL), même entre jumeaux monozygotes partageant le même variant CTSC (c.815G>C). Alors que le cas n°1 a débuté par une urgence chirurgicale (abcès de l’iliopsoas de 81x50 mm), sa jumelle ne présentait que des signes cutanés et dentaires mineurs. Cette discordance clinique souligne que le SPL ne doit plus être perçu uniquement comme une association systématique de kératodermie et de parodontite, mais comme un déficit immunitaire aux manifestations potentiellement systémiques et graves dès le plus jeune âge.
Le retard diagnostique de 13 ans observé dans la seconde famille (cas n°3), dû à une présentation simulant un psoriasis, met en évidence le piège clinique que représente ce syndrome. Bien que la littérature classique rapporte souvent des abcès hépatiques, la survenue d'un abcès profond de l'iliopsoas comme signe inaugural est ici remarquable. Ces données confirment la classification de l'IUIS qui range la déficience en cathepsine C parmi les anomalies congénitales du nombre ou de la fonction des phagocytes. L'absence d'activation des sérine-protéases neutrophiles (élastase, protéinase 3) compromet l'élimination intracellulaire des pathogènes, expliquant la susceptibilité aux infections à Staphylococcus aureus constatée chez ces patients.
L'étude reste limitée par son faible échantillon (n=4), inhérent à la rareté de la pathologie (1 à 4 cas par million). Cependant, la force de ces travaux réside dans la confirmation moléculaire systématique qui a permis d'identifier des formes frustes ou infracliniques chez les membres de la fratrie, qui auraient autrement échappé au diagnostic.
Synthèse des résultats
Cette étude démontre que le syndrome de Papillon-Lefèvre (SPL) peut se manifester par une infection profonde inaugurale, tel un abcès de l'iliopsoas de 81x50 mm identifié chez une enfant de 2 ans. Les auteurs soulignent un piège diagnostique majeur : une présentation simulant un psoriasis a entraîné un retard de prise en charge de 13 ans, rappelant que cette pathologie rare (1 à 4 cas par million) liée au gène CTSC affecte la capacité bactéricide des neutrophiles bien au-delà de la sphère orale.
Concrètement, pour le praticien :
- Sortez du cadre buccal : Devant une parodontite agressive prépubertaire, un examen dermatologique est impératif ; des lésions d'allure psoriasique ou une simple hyperhidrose plantaire sont des marqueurs fréquents du SPL.
- Identifiez le terrain immunitaire : Tout antécédent d'abcès récurrent (cutané ou viscéral) chez un jeune patient parodontal doit faire suspecter un défaut de phagocytose lié à la cathepsine C.
- Dépistage familial impératif : La variabilité phénotypique au sein d'une même fratrie impose un test moléculaire systématique pour les frères et sœurs, afin d'instaurer une prophylaxie parodontale précoce, même en l'absence de signes cutanés bruyants.
Lexique technique de l'étude
Gène CTSC : Localisé sur le locus 11q14.1–q14.3, il code pour la cathepsine C (dipeptidyl peptidase I). Ce déficit enzymatique inactive les sérine-protéases des neutrophiles (élastase, protéinase 3, cathepsine G), ce qui compromet la destruction intracellulaire des pathogènes.
Test DHR (Dihydrorhodamine) : Essai par cytométrie en flux évaluant l'explosion oxydative des phagocytes. Utilisé ici en urgence pour exclure une granulomatose septique chronique (CGD) devant un abcès profond à staphylocoque doré.
Dépistage en cascade : Stratégie de dépistage systématique des membres d'une fratrie ou d'une famille suite à l'identification d'un cas index. Essentiel pour repérer les formes infra-cliniques ou les phénotypes mineurs de la maladie.
Kératodermie palmoplantaire : Manifestation dermatologique majeure du syndrome de Papillon-Lefèvre. Elle se manifeste par une hyperkératose transgressive et une desquamation lamellaire des paumes et des plantes dès la petite enfance.
Parodontite pré-pubertaire : Destruction agressive et rapide de l'appareil de soutien dentaire. Elle se traduit par une inflammation gingivale, des poches profondes et une perte prématurée des dents primaires et permanentes.
Abcès de l'iliopsoas : Infection purulente profonde touchant le muscle psoas-iliaque. Dans ce rapport, elle constitue une manifestation inaugurale atypique et sévère du syndrome chez un sujet de moins de 3 ans.
WES (Whole-Exome Sequencing) : Technique de séquençage génomique ciblant les régions codantes. Elle a identifié les variants pathogènes homozygotes de CTSC, confirmant le diagnostic dans des cas aux présentations cliniques hétérogènes.
Source
- Titre original : Case Report: Papillon–Lefèvre syndrome beyond keratoderma: two index presentations and sibling screening in two families
- Auteurs : Hilal Karabağ Çıtlak, Filiz Koç, Gülizar Demir, Gulben Ozgul Postuk, Nurdan Kaykı Aksoy, Oguzhan Demir, Ayberk Türkyılmaz, Alper Han Çebi, ZEYNEP GÖKÇE GAYRETLİ AYDIN, Gul Salci, Nalan Yildiz, Fazıl Orhan
- Publication : Frontiers in Immunology - 2026-07-24
- DOI : https://doi.org/10.3389/fimmu.2026.1888482
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